À chaque débat sur la congestion et le climat, la même solution ressurgit : supprimer la voiture de société. Récemment encore, la ministre bruxelloise de la Mobilité Elke Van den Brandt (Groen) a relancé l’idée, estimant qu’un simple abonnement de train pourrait remplacer avantageusement ce système jugé injuste. Sur le papier, le raisonnement semble séduisant. Dans la réalité, il est surtout simplificateur, déconnecté… et daté.
La voiture de société n’est pas un caprice belge sorti de nulle part. Elle est le produit d’un équilibre fiscal historique dans un pays où la pression sur les salaires figure parmi les plus élevées d’Europe. Pour les entreprises, elle reste un outil d’attractivité essentiel dans un marché de l’emploi concurrentiel. Pour les travailleurs, elle représente un avantage net souvent équivalent à plusieurs centaines d’euros par mois.
Dans ce contexte, proposer de remplacer cet avantage par un abonnement ferroviaire à prix symbolique relève davantage du geste politique que d’une véritable stratégie de mobilité. À la table des négociations salariales, une telle équation ne tient tout simplement pas. Une politique crédible suppose des alternatives financièrement et fonctionnellement comparables, pas un simple changement de mode de transport imposé.
Le débat occulte souvent une réalité dérangeante : le système des voitures de société a accéléré l’électrification du parc automobile belge. Sous l’impulsion des règles fiscales et des obligations imposées aux flottes, la Belgique figure aujourd’hui parmi les pays européens où la transition vers l’électrique est la plus rapide.
Près d’un tiers des nouvelles immatriculations concernent désormais des véhicules électriques — un résultat largement porté par les entreprises. Ce modèle a même été cité au niveau européen comme un exemple pragmatique de transition. Le supprimer brutalement reviendrait donc à scier l’une des branches sur lesquelles repose la décarbonation actuelle de la mobilité.
Oui, ce système a un coût budgétaire. Mais aucun pays n’a réussi une transition automobile sans investissements massifs. La Norvège, souvent citée en référence, a mobilisé des montants publics comparables pour arriver à ses objectifs. La mobilité propre n’est jamais gratuite — qu’elle soit routière ou ferroviaire.
Opposer frontalement la voiture de société au train relève d’une vision binaire qui ne correspond plus aux usages actuels. La mobilité moderne est multimodale, fragmentée, flexible. Elle dépend des horaires, des lieux de travail, des contraintes familiales et de la fiabilité des réseaux.
D’ailleurs, le calendrier n’aurait pas pu être plus mal choisi pour relancer ce débat : en pleine grève de la SNCB, rappeler que le rail serait la solution universelle à la congestion relève presque de la provocation. Beaucoup de navetteurs font aujourd’hui un choix pragmatique : rester dans leur voiture — souvent électrique, confortable et connectée — plutôt que subir des trajets ferroviaires incertains, bondés et parfois mal synchronisés.
Le cœur du problème n’est pas tant le véhicule que la concentration des déplacements sur les mêmes plages horaires. Tant que tout le monde devra être au travail entre 7h et 8h30, aucun mode de transport ne pourra absorber seul la demande.
Plutôt que de supprimer un avantage existant, certaines pistes sont nettement plus constructives. Le budget mobilité, porté au fédéral, va déjà dans ce sens : il permet de remplacer la voiture par d’autres formes de mobilité, voire par un soutien au logement proche du lieu de travail. Le dispositif est imparfait, complexe, mais il ouvre une voie souple et incitative, plutôt que punitive.
Enfin, regarder uniquement dans le rétroviseur est une erreur stratégique. La vraie révolution à venir n’est peut-être ni ferroviaire ni fiscale, mais technologique. La voiture autonome progresse à grands pas. Ces véhicules transformeront le temps passé dans le trafic en temps productif, avec une infrastructure infiniment moins coûteuse que celle du rail. Et surtout — détail non négligeable — ils ne feront jamais grève.
Supprimer la voiture de société ne règle ni la congestion ni la transition écologique
Le système actuel a contribué à un parc automobile plus propre
La mobilité moderne ne se résume plus à un duel voiture/train
Les solutions durables passent par la flexibilité, pas par l’interdiction